Loi de programmation recherche : trop d’occasions manquées

lundi 7 décembre 2020
par  david
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Mon bilan personnel de ces mois de débats sur la loi de programmation pluriannuelle pour la recherche.

Les scientifiques français ont-ils perdu la raison ? La loi, dite de programmation de la recherche pour les années 2021 à 2030 (LPR), votée fin novembre par le parlement, leur promet plus de moyens, de meilleurs salaires et de nouveaux types de contrats. Pourtant une partie d’entre eux demandent la suspension de cette loi, manifeste et pétitionne (plus de 30000 signatures recueillies par l’association RogueESR, opposée à cette loi).

Cette situation, d’apparence paradoxale, dure en fait depuis un an, lorsque les contours de cette loi de programmation, une première pour le monde de la recherche, ont commencé à être connus. Les constats étaient alors unanimes : les laboratoires nationaux n’ont plus assez de moyens, les salaires sont très faibles, les étudiants ne s’engagent plus dans des thèses… Bref, la France décroche. Un plan d’investissement sur plusieurs années était donc très attendu. Mais il a raté au moins deux objectifs, expliquant le hiatus actuel.

La première occasion manquée concerne l’ampleur de l’effort. Dans dix ans, selon la LPR, le budget public de recherche serait plus de 5,8 milliards d’euros supérieurs à ce qu’il est aujourd’hui. Mais c’est environ le tiers seulement de l’écart actuel avec l’investissement de notre voisin allemand. C’est surtout insuffisant pour atteindre l’une des cibles considérées comme la marque des grands pays développés : dépenser au moins 1 % du PIB pour la recherche publique (la France, en 2018, était à moins de 0,8 %). Côté revalorisation salariale, dans sept ans, les personnels auront rattrapé un tiers de l’écart avec les corps équivalents de la fonction publique.

L’ambition est donc toute relative. Pire, pour justifier de ne pas donner plus aux laboratoires, des soutiens à cette loi expliquent que les chercheurs n’auraient pas su dépenser des moyens beaucoup plus élevés…

Le second objectif manqué est le rétablissement de la confiance entre les gouvernements et les scientifiques. Depuis des années, les constats d’un appauvrissement du système vont de paire avec des discours politiques vantant la recherche comme une priorité nationale et des décisions de...réduction du nombre de recrutement de nouveaux personnels dans cette fonction publique et des moyens de fonctionnement des laboratoires.

Cette loi de programmation devait donc corriger la tendance. Sauf qu’elle s’accompagne de décisions qui passent mal. Les chercheurs demandaient plus de moyens, ils les auront mais à condition de continuer à répondre à des concours qui éliminent aujourd’hui 85 % des idées (et demain 70 %).
Ils voulaient de meilleurs salaires, ils auront des primes, dont une partie individualisée au mérite. Ils souhaitaient des embauches plus tôt dans la carrière (34 ans de moyenne aujourd’hui) et moins de contrats courts, ils n’auront pas de plan d’embauche précis, mais de nouveaux types de contrats, en partie dérogatoires au statut.
Ils rêvaient d’une discussion sur les réductions fiscales de plus de 5 milliards d’euros annuels accordées aux entreprises par le crédit impôt recherche : l’exécutif a écarté tout débat à ce sujet.

Plusieurs déclarations ont également envenimé les relations. En novembre 2019, le président du CNRS parlait de son souhait d’avoir une « loi inégalitaire ». Le président de la République évoquait lui des « évaluations dures » à venir pour distribuer les moyens. Début 2020, la ministre parlait de fantasmes pour réfuter que sa loi toucherait aux carrières, avant d’accepter en octobre au Sénat, sans argument, un amendement, qui fait le contraire, en modifiant les conditions de recrutement des enseignants-chercheurs. Une concertation des acteurs jusqu’ici écartés sera lancée mais le principal concerné, le Conseil national des Universités, a suspendu le 16 novembre ses activités « jusqu’à nouvel ordre ».

En fait cette loi n’a fait que raviver les oppositions entre différentes conceptions de la recherche scientifique, qui s’affrontent depuis au moins quinze ans en France, l’une revendiquant d’être un service public, l’autre prenant acte de la compétition mondiale et cherchant à copier les méthodes de ses concurrents. Au lieu de la confiance retrouvée, les débats ont plutôt confirmé la fracture existant entre une partie de la communauté scientifique et ses gestionnaires, qui semblent ne pas mesurer le degré d’exaspération et de souffrance qui règnent dans les laboratoires. Une situation qui n’est pas sans rappeler celle de l’Education nationale ou de la santé, où le système « tient » beaucoup par l’engagement de ses personnels.

Dans un tel climat, difficile de profiter d’une autre occasion, pourtant importante, celle qui aurait conduit à replacer la science au cœur de la société, comme l’actualité de la transition écologique, de la diffusion des fausses informations et surtout de la pandémie y invitait naturellement. Les débats sur la LPR n’ont guère suscité l’enthousiasme hors des cercles des principaux concernés et les réflexions sur ce qu’une autre organisation de la recherche pourrait apporter pour la société n’ont pas débouché.

Et maintenant ?
A la marge, l’inventivité propre à ces communautés maintiendra la motivation, pourquoi pas même "en dehors" d’un système critiqué.
Plus sûrement, la résignation sera sans doute l’attitude majoritaire. Il se passera sûrement la même chose qu’en 2005 ou 2007, lors de précédentes réformes contestées : les dispositifs décriés seront finalement utilisés, faute de mieux et pour des questions presque de survie.
Ce qui permettra aux (rares) défenseurs de cette réforme de constater son succès...


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