Un livre à ne pas rater sur la crise covid-19

samedi 7 novembre 2020
par  david
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Même si les auteurs sont passés un peu partout, il n’est pas inutile d’en remettre une couche pour inviter à la lecture.

Un livre récent m’a marqué au point d’en faire une page d’interview dans Le Monde du 23 octobre. Pour les non-abonnés, un lien temporaire vers le pdf.
Mais pour "convaincre" mes collègues, j’avais rédigé la note de lecture ci-dessous.
J’ajoute à mon enthousiasme la réflexion suivante. Même si les auteurs se trompent, au moins ce livre est une introduction remarquable à leur discipline (la sociologie des organisations) et donc on ne perd pas son temps !

Voici donc la recension du BBCD (pour Henri Bergeron, Olivier Borraz, Patrick Castel, François Dedieu) :

En ces temps de pandémie de Covid-19, toute prédiction est périlleuse. Pourtant quatre sociologues osent s’y risquer avec un peu d’ironie et de désenchantement. Ils parient qu’à l’issue de la crise, l’agence Santé publique France va (encore) changer de nom, que les Agences régionales de santé seront réorganisées et qu’une loi de plus sera votée. Mais surtout que rien de profond ne changera dans le système national de gestion de crise.

On l’aura compris, les conséquences de la pandémie intéressent moins ces auteurs que les nombreux dysfonctionnements de sa gestion en France.

Pourquoi ce retard dans la réaction ? Pourquoi ce confinement annoncé en plusieurs temps, les 12, 14 et 16 mars ? Pourquoi le maintien des municipales ? Pourquoi le plan blanc et pas le plan grippe ? Et surtout pourquoi cette solution du confinement a-t-elle été présentée comme la seule possible alors qu’elle n’avait jamais été prévue ou même essayée ?

Les réponses sont plutôt cinglantes et convergent toutes vers des constats sombres et des solutions radicales visant rien moins qu’à réformer la formation des élites et repenser les manières d’aborder les crises.

Les auteurs, spécialistes de sociologie des organisations et des crises, réfutent d’emblée deux hypothèses souvent citées pour expliquer les errements constatés au sein de la technostructure. Pour eux, il ne s’agit ni d’un défaut de rationalité (les élites n’auraient pas compris ce qu’est une croissance exponentielle) ou de faillites morales (les élites auraient des intérêts cachés), mais plutôt de problèmes organisationnels, collectifs plus qu’individuels.

Il faut dire que c’est leur spécialité et même si leurs analyses et propositions sont discutables, le lecteur trouvera au moins dans cet essai stimulant un regard original sur la crise, nourri de nombreuses connaissances scientifiques peu connues et puisées dans des situations inattendues (crise des missiles à Cuba, tempête de 1999, erreurs de tirs de militaires…).

Le cercle vicieux de la bureaucratie

La relecture proposée des événements fait ainsi découvrir de féconds concepts comme la « dérive organisationnelle », le « risque scélérat », le « cercle vicieux bureaucratique »… Ce dernier aspect est l’occasion d’un passage savoureux détaillant comment des organisations désorganisées arrivent à créer de nouvelles organisations pour se réorganiser….et conduire à la désorganisation…

Leurs diagnostics pointent finalement vers l’impréparation des acteurs et leur manque de coordination, avec des raisonnements qui prennent souvent à contre-pied. Pour eux, ce n’est pas la population qui a paniqué, mais bien ses élites. Ou bien, sans remettre en cause l’héroïsme des soignants, ils notent que d’autres facteurs, structurels, peuvent expliquer leur succès, comme la disparition soudaine des contraintes financières, l’autonomie retrouvée des professionnels face à leurs managers, la disparition de la compétition entre hôpitaux ou services, ou l’arrêt des autres activités hospitalières. Autant d’éléments, qui éclairent aussi sur les problèmes de ces organisations en temps plus calmes.

Leur regard sur le conseil scientifique est aussi très original montrant comment sa genèse et sa composition traduisent les rapports particuliers du pouvoir à la science et permettent de comprendre bon nombre des décisions prises. Au passage, les auteurs réfutent l’idée d’une séparation entre un conseil qui ne parlerait que de science et des politiques qui décideraient, éclairés par ces connaissances.

La formation des élites à revoir

Selon eux également, l’inédit réside moins dans le virus et ses propriétés, que dans le choix de cette réponse nouvelle du confinement. Ils s’aventurent là sur une ligne de crête étroite, car cette naïve interrogation pourrait passer pour une critique de la solution adoptée. On ne peut l’exclure totalement, mais les raisonnements exposés pour analyser cette situation sont si instructifs, qu’il serait dommage de ne pas les considérer au prétexte que ses auteurs défendraient une position marginale.

Un des défauts de ce court texte, réécriture en longueur d’analyses déjà publiées dans la revue en ligne AOC, est peut-être le manque de comparaisons internationales permettant de confronter leur modèle à d’autres « expériences ». Après tout, rares sont les pays dans lesquels les décisions prises n’ont pas été critiquées.

Il peut aussi leur être reproché un certain opportunisme intellectuel consistant à recycler une grille de lecture, qu’ils maîtrisent, pour étudier une nouvelle situation. Néanmoins, ils font valoir que leurs analyses se basent aussi sur des entretiens de terrain conduits dès le mois d’avril.

Le dernier chapitre porte sur des propositions, là aussi originales, pour corriger les défauts du système. Outre des changements dans les exercices de préparation aux crises, ils suggèrent de repenser la formation des décideurs de manière à mieux les préparer à l’analyse de problèmes inédits. Les grandes écoles et leurs concours formatés réduiraient la capacité à agir dans l’incertitude. Cela est cohérent avec leur plaidoyer pour un surcroît de sciences dans les enseignements et les formations. Et ils ne parlent pas seulement de biologie, de médecine, de mathématique, ou d’informatique…, mais aussi des sciences humaines.

L’avenir dira si leur pari désenchanté est (malheureusement) gagné.

Ref. :
Covid-19 : une crise organisationnelle, par
Henri Bergeron, Olivier Borraz, Patrick Castel, François Dedieu
Les Presses de SciencesPo, 136 pages, 14 €


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