Le retour du préciput

lundi 7 décembre 2020
par  david
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Il va falloir apprendre un mot "nouveau" pour comprendre comment les chercheurs seront financés désormais, le préciput.

Je reprends ici un article de mon ancien blog, publié en octobre 2008.
Il y était question de préciput, sur lequel je suis revenu plus récemment dans Le Monde le 15 septembre 2020.

La recherche perd la tête*

Ce qui est bien avec les nouveaux "machins" du système de recherche, c’est qu’ils inventent aussi des mots nouveaux. Exemple à l’Agence nationale de la recherche (ANR).

Jeudi dernier, la ministre Valérie Pécresse se déplaçait dans les bureaux de l’ANR pour rencontrer ses directeurs mais aussi des directeurs de laboratoires pour un "retour d’expérience".
Parmi les récriminations des chercheurs, il a très vite été question de... préciput ou d’overhead (en anglais). Kesako ? Ce préciput est de l’argent qui revient à l’organisme dont une équipe a reçu une bourse de l’ANR. Actuellement cela correspond à 11% de la somme obtenue par l’équipe. Autrement dit, lorsque l’ANR donne 100 euros au chercheur, elle en donne 11 à l’université ou à l’organisme. C’est donc une sorte de récompense décernée au gestionnaire du laboratoire. Le système est très courant aux Etats-Unis et souvent plus élevé.
Le problème est que si l’argent part bien de l’ANR, sa destination n’est pas connue ! C’est du moins l’impression générale qui se dégageait de cette table ronde... Bien entendu, personne n’a parlé de détournement ou d’abus de bien social. Simplement, les directeurs de laboratoires voudraient mieux comprendre comment ces sommes sont affectées par leur gestionnaire. Ils rêveraient d’une affectation aux moyens communs du laboratoire par exemple. Valérie Pécresse avait l’air de découvrir le problème et a promis plus de transparence.

La table ronde a aussi été l’occasion d’entendre des louanges de l’ANR (augmentation du budget de fonctionnement, dynamique de collaboration interdisciplinaire et entre différentes équipes) mais aussi quelques griefs, outre le préciput.
Grosso modo :

  • L’ANR permet de recruter des post-doc mais après on ne sais pas quoi faire d’eux... Ce à quoi Valérie Pécresse a répondu qu’elle souhaitait que le Cnrs puisse recruter, comme les universités s’apprêtent à le faire, sur des contrats en CDD ou CDI (mais pas des postes de fonctionnaires) ; Les syndicats apprécieront.
  • L’ANR ne permettrait pas de recruter des doctorants en sciences humaines, une discipline dans laquelle ces bourses sont rares. L’ANR va y réfléchir mais la ministre a répondu qu’"il ne faut pas ouvrir les vannes".
    - *L’ANR, en privilégiant les projets sur trois ans, ne permet pas d’avoir une politique de long terme. C’est particulièrement vrai pour les Grands instruments de recherche ou les Observatoires.
    - *Dans le même ordre d’idée, l’ANR perturbe l’élaboration de stratégies de long terme. "La gestion d’un labo, ça se limite à signer des projets, et puis c’est tout", a résumé l’un des directeurs présent. Un autre m’a expliqué qu’il a des soucis pour poursuivre des manips qui ont besoin de nouveaux matériels mais pour lesquelles ça n’a aucun sens de répondre à un appel d’offre. Comme il a de moins en moins de financement récurrent, il galère...
    Un autre a complété cette idée en pointant qu’une politique par projets et une stratégie quadriennale n’ont ni la même temporalité, ni la même dynamique. "Les projets rythment la vie du labo au détriment de sa politique à long terme"...
    Si je vous dis que la ministre avait l’air de découvrir ces griefs, pourtant anticipés dès le lancement de l’ANR, me croirez-vous ?
  • Des pans entiers de la recherche sont tombés dans un trou noir. Pas d’affichage à l’ANR et trop risqué même pour les projets dits blancs. Ca c’est critique...
  • L’ANR crée des inégalités entre chercheurs et ce n’est pas toujours facile à gérer dans un laboratoire. Gageons que les nouvelles chaires et autres primes au mérite vont encore arranger l’ambiance !
  • Les organismes ont tendance à moins financer les labos bien dotés par l’ANR. C’est un comble. Valérie Pécresse était stupéfaite ! Pour elle, au contraire, avoir des contrats ANR est un signe de qualité, donc ces labos doivent être encouragés. Qui lui dira que les organismes savaient déjà où étaient les bons labos ? Et que pour des organismes étranglés, ce qu’ils voient c’est le budget total d’un labo ? "L’ANR nous a permis de refaire surface après des baisses régulières", m’a confié un directeur de laboratoire ayant eu un prix Nobel...

Pour finir, il a aussi été question de l’éternel souci de l’équilibre entre financement récurrent et financement sur projets ; un vieux refrain et un risque toujours présent.

*tentative de jeu de mot vaseux avec "préciput" et overhead


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